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On va à la pêche…

Pokémon est un jeu formidable. En plus de fuguer de chez ses parents à tout juste 10 ans et demie pour capturer des animaux sauvages et organiser des sortes de combats de chien, on y fait des tas de choses : on y fait du vélo, on cultive des plantes et on pêche. Soyez donc sans craintes, car c'est bien de pêche virtuelle dans ce jeu dont il s'agit. Je ne vous invite en aucun cas à rompre le confinement pour aller vous asseoir au bord d'une rivière et aucun poisson réel n'a été blessé ni même contrarié dans ses velléité de rester peinard au frais et au fond de l'eau dans la préparation de cet article.

Les gens qui ont créé pokémons aiement les farces et les histoires morales et c'est la raison pour laquelle existe Magicarpe. Magicarpe est un gros poisson sans capacité d'attaque aucune, ce qui le rend extrêmement dur à faire évoluer. Tout dresseur·se raisonnable l'abandonnerait au bout de quelques niveaux en voyant qu'il n'a toujours appris aucune compétence utile et bim ! Sans prévenir, niveau 20, le voilà qui se transforme subitement en un dragon, monstre de rage et de destruction. Comme quoi faut se méfier des faux-calmes.

Ça, c'était dans la toute première génération de Pokémon. Au cas où ça ne suffirait pas, dans la troisième génération on en remet une couche avec un deuxième couple de pokémon «relou-inutile» / «méga-balèze & en plus trop beau» : j'ai nommé Barpau et Milobellus. Mais, histoire de corser un peu les choses, il est en plus super dur de trouver un Barpau. Il ne vit que dans une seule rivière, où il a une chance assez faible d'apparaître (taux de rencontre de 15% — quand un pokémon est rencontré, le jeu tire au sort de quelle espèce il va s'agir parmi les quelques espèces présentes dans une zone donnée, il n'y a que 15% de chances que ce soit un Barpau), **sur 6 cases seulement** dans toute la rivière (qui fait quand même au bas mot 400 cases). On ne vous dit pas lesquelles, ça va sans dire.

La source du Mal

![Les deux serpents du logo python invitent Eve à manger la pomme d'Apple](/media/2020/python+mac.png)

La semaine avait plutôt bien commencé. Bien sûr, tout le retard accumulé sur le projet n'allait pas disparaître comme ça mais, quand même, pour une fois les choses donnaient l'impression d'avancer. Pour une fois, l'univers entier semblait avoir consenti à un léger répit pour redonner de l'espoir à la petite équipe du labo. Pour la première fois depuis quelque semaines, je faisais autre chose que harceler des gens par courriel pour obtenir des détails sur les solutions magiques qu'ils nous avaient fait miroiter au moment de déposer des demandes de financement pour le projet, découvrir et corriger une n<sup>ième</sup> incohérence dans le corpus voire une erreur d'encodage dramatique dans les fichier ou faire le bilan sur tout ce qui n'allait pas dans les tâches déjà entamées et parcourir avec crainte la longue liste de celles restantes. J'écrivais du code nécessaire pour le projet, j'entraînais le programme de reconnaissance de structure de texte par apprentissage automatique.

C'est le moment qu'a choisi Mon Chercheur pour débarquer dans le bureau. Il avait besoin de comparer la classification des articles de l'Encyclopédie par domaine de connaissance selon deux sources qui publiaient le texte. Il me montre rapidement comment il s'y prend : il utilise les pages web de chaque projet pour dresser les listes par domaine et essaye de copier-coller les résultats dans un fichier texte pour pouvoir ensuite effectuer les comparaisons. Ça marchait franchement pas si mal jusqu'à ce qu'il tombe sur sa majesté la Botanique, qui est venue titiller son sens de la ténacité avec sa cour de 4000 articles. Clairement, la méthode crapi-crapaud que j'te copie-colle le texte des pages web, ça allait bien deux minutes.

Des mauvais bouquins

Comme je le disais dans mon [précédent article](/articles/Soleil%20en%20bo%C3%AEte.html), le temps est passé bien vite ces ~~deux~~ ~~trois~~ quatre derniers mois mais, à ma grande surprise, j'ai quand même eu le temps de grignoter un peu ma [PAL](/articles/PAL.html). Pour être honnête, je ne sais pas vraiment quand j'ai lu ces livres. Je n'ai aucun alibi. J'ai une vision très floue du temps ces dernières semaines mais je serais prête, en toute bonne foi et en m'appuyant sur les quelques impressions suffisamment nettes que le temps n'a pas pu complètement dissiper, à attester que je n'ai quasiment pas lu.

Ce n'est pas non plus que je sois une lectrice rapide. Enfant et jusqu'à l'adolescence, je dévorais, j'ingurgitais sans retenue le texte. Pour faire au moins une pause dans la métaphore alimentaire, j'avais presque l'impression que je rentrais dans le texte, que je perdais le contact avec ce cadre coloré autour des pages qui semblait s'appeler «réalité» par convention. Mon esprit était branché au livre et je recevais directement son contenu comme s'il se matérialisait directement dans ma tête. D'ailleurs je faisais de nombreux rêves de lecture, dans lesquels je prolongeais une histoire, voire je lisais la fin d'un texte qui n'avait pas encore été publié. Je tiens à préciser la nuance ici : on pourrait croire que je me contentais de faire des rêves dans l'univers du livre que j'étais en train de lire, alors qu'il s'agissait bien distinctement d'un rêve de lecture. Je rêvais clairement être assise, un livre entre les mains, je percevais la sensation du papier et je tournais les pages. Preuve si besoin était que je ne perdais pas le sens de la réalité et que j'avais encore conscience de ma situation physique pendant les longues heures que je passais allongée sur mon lit avec un livre.

Pour aggraver les choses, j'étais dans une relation de rivalité avec une camarade de classe, bibliovore tout autant que moi. Nous étions assez amies mais en lutte permanente pour les meilleures notes à l'école, d'autant plus que nos parents se connaissaient mais venaient de milieux sociaux différents. Sans doute avions-nous trouvé que toutes les matières dispensées au collège, du sport aux langues vivantes en passant par les disciplines scientifiques n'étaient pas un terrain assez vaste pour un combat aussi vain et avions-nous ainsi ajouté le domaine qui entre tous n'est pas celui de la compétition pour faire de la lecture elle-même un art martial. Nous filions de concert sur le texte à une allure folle, partageant entre les cours nos impressions et nous étourdissant de nos personnages préférés. Rétrospectivement je ne peux pas m'empêcher de nous trouver ridicules et en même temps je n'arrive pas à dissiper l'impression que nous avions capturé quelque chose de fondamental dans l'acte de lire, sinon dans l'esprit de défi au moins dans l'absolu avec lequel nous nous absorbions dans les pages.